Nathalie Raymond

Le cimetière du monastère bénédictin
de Thiên Binh, ouvert sur la vie

 

Original par rapport à la tradition bénédictine sans que cela ne soit prémédité, le cimetière du monastère de Thiên Binh a progressivement pris sa configuration actuelle au fil des ans, en réponse à des besoins concrets. Ouvert à d’autres congrégations religieuses masculines et féminines et même à des laïcs catholiques, il a été au cœur d’une réflexion communautaire autour de sa fonction spirituelle.

 

Un monachisme missionnaire…

Le monastère a été fondé en 1970 par le père Thadée, venu de Thiên An, monastère lui-même fondé par la Pierre-qui-Vire à la fin des années 1930. Dès les origines, l’idée d’un monachisme missionnaire a été très présente, surtout dans un contexte politique difficile, notamment de guerre. Il s’agissait alors de répondre à des besoins de populations déplacées à cause du conflit et également de donner une formation à des jeunes issus de milieux modestes grâce à une école technique.

Aujourd’hui, la situation économique et politique est très différente mais il existe toujours des populations défavorisées et déracinées, migrants des campagnes venus chercher une vie meilleure dans la mégapole saïgonnaise. Le monastère continue de s’efforcer de répondre à certains de leurs besoins urgents, non plus dans le secteur de l’éducation mais dans celui de la santé. Le monastère a un dispensaire où les gens pauvres sont soignés par la médecine traditionnelle et où est distribuée gratuitement une eau potable, dont la source, par la grâce de Dieu, ne s’est jamais tarie.

Ce souci de la santé physique va bien sûr de pair avec celui de la santé spirituelle. Les moines bénédictins accueillent et accompagnent ceux qui en ont besoin, ils prient pour eux et célèbrent des messes à leur intention; ils sont également emplis de gratitude à l’égard de leurs bienfaiteurs qui leur permettent de maintenir ces activités.

Sans que la vie bénédictine en soit affectée, le monastère s’inscrit donc dans des échanges très dynamiques avec l’extérieur, dans des dons multiples et réciproques générateurs de vie. Mais les défunts ne sont pas exclus de ce processus.

 

… qui inclut également les défunts.

ThienBinhCimetiereDu fait de la relative jeunesse du monastère, peu de moines sont à ce jour décédés : trois seulement dont le fondateur, le père Thadée, le 31 janvier 1995. Pourtant, la question de la fonction spirituelle du cimetière s’est rapidement posée à partir de faits concrets qui se sont imposés au père Thadée : les premiers à être enterrés au cimetière ont été les membres d’une famille pauvre victimes de l’explosion d’une bombe à la fin des années 70. Cette situation ne pouvait pas laisser insensible le père Thadée toujours très soucieux de subvenir aux besoins des plus démunis. Puis des sœurs d’une congrégation vietnamienne (les Amantes de la Croix) lui ont demandé l’autorisation d’enterrer leurs sœurs défuntes à cet endroit et, depuis, plusieurs autres congrégations de religieux et religieuses ont fait de même. Quant à l’accueil de laïcs catholiques défunts, il s’est poursuivi.

Il y a une première raison très pratique à ces demandes venues de l’extérieur, c’est le manque de place dans la métropole d’Hô-Chi-Minh-Ville. La pression foncière est tellement forte qu’il est impossible d’agrandir ou même de maintenir des cimetières, en outre, cela n’entre pas du tout dans les priorités du gouvernement communiste. La crémation, très répandue dans le pays et unique solution face à ce manque de place, demeure difficile à imaginer pour certains catholiques, d’où la recherche de cimetières.

La joie de pouvoir reposer en paix à côté d’un lieu de prière est également une autre motivation bien compréhensible pour de fervents catholiques, qu’ils soient religieux ou non. Cela donne au cimetière de Thiên Binh une physionomie tout à fait originale dans le monde bénédictin (d’autant que ce cimetière est situé à l’extérieur de la clôture) : un cimetière inter-congrégations, masculin et féminin, ouvert également aux laïcs. Ces faits ont également obligé la communauté à progressivement éclaircir cette fonction spirituelle du cimetière. Cette réflexion, conduite sur plusieurs années, dans la lumière de l’Esprit Saint a conduit à voir dans cette situation particulière, en réalité, une sorte de prolongement de ces échanges multiples avec l’extérieur que le monastère entretient. Un prolongement en outre inscrit à la fois dans la communion des saints célébrée par l’Église et dans la mémoire des ancêtres chère au cœur des Vietnamiens. Il est en effet très important pour les vivants, dans la culture vietnamienne, de se rendre compte de tout ce qu’ils doivent à ceux qui les ont précédés et d’honorer ces derniers.

La diversité des « occupants » du cimetière reflète aussi la diversité de l’Église et il est bon d’imaginer que l’échange entre les moines et l’extérieur, initié de leur vivant, se poursuit au-delà de la mort. Il est bon d’y voir une poursuite de cette activité missionnaire si chère au cœur du fondateur et de ses successeurs. En outre, qui sait ce que le monastère doit à ces ancêtres qui sont désormais entrés dans la lumière de Dieu ? En échange d’un lopin de terre, combien de grâces obtenues par l’intercession de ces saints pour la poursuite des activités réalisées par et en faveur des vivants ?

 

La célébration du cycle vie-mort-vie

En action de grâce pour cette communion entre vivants et défunts, une messe est célébrée au petit matin dans le cimetière chaque 2 novembre, quand l’Église commémore ses fidèles défunts. À cette occasion, les familles religieuses et biologiques des personnes enterrées dans le cimetière se joignent à la communauté des moines pour rendre hommage à leurs ancêtres dans la prière et la célébration de l’Eucharistie. La fumée de l’encens accompagne ces prières et les bâtons continuent de se consumer après la célébration sur chacune des tombes. C’est un moment très important de communion et de recueillement qui rend palpable le mystère de la vie et de la mort inscrites dans un même cycle.

Ce cycle vie-mort-vie se matérialise d’une autre manière dans ce cimetière. Le visiteur extérieur sera en effet surpris d’y voir pousser de nombreuses plantes : fleurs ou plantes décoratives sur le dessus des tombes dans des bacs de terre, mais également arbustes, petits palmiers et même, dans une partie du cimetière des plants de curcuma, les racines de curcuma étant utilisées ensuite par les moines pour fabriquer des médicaments. Cette végétation fait également du cimetière un lieu de refuge pour de nombreux oiseaux. Il s’agit donc d’un espace qui matérialise le fait que la vie continue et qu’elle est plus forte que la mort, ce qui est au cœur de notre foi.

Ce cimetière, au fil des circonstances (dans lesquelles on peut peut-être voir la main de Dieu), s’est imposé comme une sorte de prolongement de l’activité missionnaire et d’accueil du monastère au cœur de la vocation monastique bénédictine. En s’inscrivant de manière particulière et ouverte à la fois dans l’Église et dans le cycle vie-mort-vie, il est également devenu un lieu reflet de la communion des saints. Rendons grâce à Dieu pour tous les fruits que ce lieu particulier produit dans les cœurs.