Frère Bernard Guékam, osb
Abbaye de Keur Moussa (Sénégal)

La prière des mains

 

Le travail monastique, à Keur Moussa, fut dès les débuts de la fondation orienté vers la vulgarisation des techniques agricoles et pastorales, l’alphabétisation, les soins de santé élémentaires, la prévention des maladies endémiques et l’éducation en santé maternelle et infantile dispensés aux populations dans un rayon de trente kilomètres. Ces activités ont été perçues par ces dernières comme le déploiement sous leurs yeux d’une identité humaine et religieuse. À ce propos, un hôte de passage faisait la remarque suivante : « Vous priez tout autant que vous travaillez », comme pour traduire qu’il n’y a pas de différence entre le moine au chœur et le moine aux ateliers, au verger ou au poulailler. L’inverse semble tout aussi vrai. On ne peut trouver une formule plus adaptée pour abolir la tension si souvent vécue entre ora et labora. La question est alors relancée sur ce qui constitue le trait spécifique de notre identité monastique dans notre environnement sénégalais.

KMoussaporcherieLe secteur d’activité de la porcherie me semble être une image qui traduit, bien qu’imparfaitement, un aspect de notre vécu quotidien à Keur Moussa, non pas seulement pour l’activité qui y est menée en tant que telle, mais surtout par la manière dont elle détermine, oriente des vies et crée un espace de dialogue. Le porc comme on le sait est un animal identitaire qui condense en lui la frontière des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Or, notre pays étant précisément une terre où l’islam est fortement enraciné, la vue d’un de ces porcidés dans les décharges ou les ruelles de quartiers fait saisir en un clin d’œil le caractère multiconfessionnel et multiculturel du cadre sociétal ambiant.

Au monastère, le secteur de la porcherie est tenu par le noviciat. Elle constitue souvent la première épreuve du jeune nouvellement entré en vie monastique. De fait, l’élevage porcin, tout comme celui des chèvres et des vaches, ne connaît pas de dimanche ni de jours fériés et nécessite par conséquent une présence régulière, surtout matinale. Pour un jeune immergé dans la vie monastique, le travail de la porcherie, du fait qu’il nécessite assez de force, s’avère décisif pour la capacité du jeune à durer, du moins au début, dans son initiation à la vie monastique. Par conséquent, ce secteur, nous semble-t-il, est un indice révélateur sur le « risque » d’engager aujourd’hui sa vie dans la voie singulière de la vie monastique.

 

Un art spirituel

Au sujet du travail manuel, saint Benoît déclare justement ceci dans sa Règle : « C’est alors qu’ils seront véritablement moines, s’ils vivent du travail de leurs mains, comme nos pères et les apôtres » (RB 48, 8). C’est évident qu’il perçoit ici dans le travail manuel quotidien une structure à partir de laquelle le devenir du moine prend effectivement forme. Cela ne va pas sans susciter d’étonnements car ailleurs dans sa Règle, quand il traite de l’Office divin, saint Benoît affirme simplement qu’ils seront des moines paresseux, indolents, inertes dans le service qu’ils ont voué (nimis iners devotionis suae servitium, RB 18, 24) ceux qui ne récitent pas le psautier en une semaine. Il suggère ici l’idée d’une qualité d’être ; tandis que dans le propos relatif au travail manuel il met en jeu le processus même du devenir moine. Dans le chapitre qui traite du travail manuel, saint Benoît insère en même temps les moments de la pratique de la lectio divina durant la journée pour bien mettre en évidence l’ambiance orante du labora. Cela signifie que la pratique de toute activité manuelle au monastère, en plus de « conserver un bienfaisant équilibre d’esprit et de corps, d’exercer et de développer les diverses facultés que Dieu [nous] a données » (cf. Déclarations de la congrégation de Solesmes, n° 63), est une exposition au regard de Dieu et à son salut. Si la lectio divina est ainsi considérée chez saint Benoît comme un type de travail, il s’ensuit la nécessité de redéfinir ou de requalifier les termes ora et labora. Le travail manuel, en tant que prière, est pour la prière la noix rouge du palmier à huile à piler, à triturer et à mettre au pressoir. En retour, la prière en tant que prière des mains est pour le travail l’enclume au moyen de laquelle le fer chauffé prend forme. Celui-ci est modelé à la représentation que se fait le forgeron. C’est pourquoi au monastère le travail manuel est exécuté ordinairement en silence sauf quand la parole devient une nécessité. Ainsi, le travail manuel n’est plus simplement une activité qu’il faut s’empresser de finir pour vaquer à la prière. Il est préparation et prolongement de la prière, à la fois.

KMoussavergerLe travail manuel en contexte monastique est une voie cosmique d’accès à soi, de croissance en soi de l’être moine. On peut dire, pour paraphraser Michel Foucault – dans un autre contexte, que le travail manuel se révèle comme un exercice parfait du souci de soi, non pas égoïste mais en tant qu’actions que l’on exerce de soi sur soi, actions par lesquelles on se prend en charge, par lesquelles on se modifie, par lesquelles on se purifie et par lesquelles on se transforme et on se transfigure. En réalité, la prise en charge de soi est nécessaire, car elle évite toute dépendance (économique) qui nuirait à l’idéal d’unité (monos). On peut rapprocher cette idée du souci de soi au moyen du travail manuel avec la devise de notre monastère (Le désert fleurira). Il y a ici l’idée d’une mise à l’épreuve des déserts de nos affectivités, de notre besoin de reconnaissance par l’actualisation de la miséricorde, de la paix et de la compassion : c’est le moyen de faire grandir, de protéger et de préserver.

L’hôte musulman, présent le plus souvent à notre table sans s’être annoncé, peut ressentir plus ou moins l’exigence et la délicatesse que nous lui devons afin qu’il se sente bien au monastère, en lui confectionnant un autre plat qui lui procurera autant de goût que de paix au cas où le fameux animal est au menu du jour. Le dialogue interreligieux s’invite alors à notre table et traverse nos assiettes. Le désert commence à fleurir pour nous dès cet instant-là, quand nous ne cherchons pas à réduire cet hôte à nous.

Pour revenir encore à notre porcherie, il y a un intérêt à noter qu’il nous arrive souvent de solliciter les services d’un voisin musulman pour le transport des aliments vers une localité voisine du monastère. Ce service, on le devine, n’est pas gratuit, mais c’est toujours de gaîté de cœur que notre voisin le fait, réservant une partie du produit pour ses moutons qu’il aime autant que notre porcherie. Cet emploi de circonstance lui permet d’arrondir ses maigres revenus sans quoi il ne parviendrait pas à nourrir ses femmes et ses nombreux enfants.

 

Le dévoilement

Le propos bénédictin qui achève de conférer au travail manuel monastique son statut de dévoilement de l’identité cachée du moine se situe dans le même chapitre 48 de la Règle, consacré au travail, où saint Benoît recommande de manière précise de traiter les outils du monastère comme des vases sacrés de l’autel. Dieu n’est pas absent du travail humain. Il y est présent autant qu’il l’est dans la communauté rassemblée pour prier. Ainsi, on devrait comprendre cet autre propos de saint Benoît : « Qu’on ne préfère rien à l’œuvre de Dieu » dans le sens du rapprochement de la même proposition (injonction) qu’il fait au sujet du travail manuel : « C’est alors qu’ils seront véritablement moines, s’ils vivent du travail de leurs mains, comme nos pères et les apôtres ». Il s’agit fondamentalement ici de ne pas préférer son soi au soi du Christ, qui est vie du moine selon cette affirmation de saint Paul : « Pour moi, vivre, c’est le Christ » (Th 1, 21).

Nos principales activités, à savoir : le verger, l’atelier de perfectionnement de la kora et les différents ateliers de professionnalisation adressés, dès la fondation, aux jeunes désireux de s’auto-employer, ont été et sont encore le marqueur d’une présence bénédictine dans le village de Keur Moussa. Les populations des alentours, au tout début de nos activités, ont certainement mieux saisi qui nous étions en nous voyant travailler, ainsi que le dit ce proverbe wolof : « Liguèye jamou Yalla la », qui se traduit littéralement : « Travailler c’est prier Dieu ». Aujourd’hui encore avec les changements sociaux, la savane arborisée s’est transformée en petite commune et ceux qui passent au monastère s’étonnent qu’elle ne soit certes pas aussi luxuriante mais toujours en devenir, affrontant les changements climatiques qui la touche à grand fouet ; la salinisation des nappes d’eaux du sous-sol due aux déficits pluviométriques, la disparition des espèces végétales et l’afflux des oiseaux et leurs effets dévastateurs sur le verger.

 

L’audace de se réorienter

Notre communauté elle-même a appris à déchiffrer son identité à partir des lieux d’activités et des mutations de son environnement socioculturel et politique. Dès les débuts, les fondateurs ont eu l’audace de s’orienter tout différemment, non plus en partant des questionnements venus des exigences autoritaires de la vie monastique, mais inversement à partir des appels entendus du lieu même de la fondation qui pressaient à reformuler un discours monastique vrai. Les théories missionnaires d’alors, comme celle de la plantation, n’aidaient pas beaucoup en effet à affronter ces types de défis, puisqu’il n’était question que de replanter la jeune pousse à plus de cinq milles kilomètres de son lieu de provenance, et attendre qu’elle porte le même feuillage et les mêmes fruits que ceux de sa terre d’origine.

Le double sens de la devise choisie ne renvoyait pas tant au premier degré, à la réalité du terrain d’installation, mais bien plutôt au « désert », comme symbole le plus authentique de la vie monastique. On peut dire que les moines avaient aussi ressenti la nécessité d’incarner la figure d’un messianisme politique tant le lieu où ils s’implantaient, sans être un désert géographique, débordait d’espérances politiques de liberté, de promotion de la personne humaine aux matins des indépendances. De la sorte, on ne pouvait trouver plus belle utopie que cette prophétie messianique d’Isaïe : « Le désert fleurira ».

 

Consentir à chercher

Le prophétisme de cette devise du monastère de Keur Moussa et la promesse qu’elle contient ont tracé le sillon du désir de la transformation du site rendu désormais habitable. Cela a conduit nos voisins paysans d’alors et citadins pour la plupart aujourd’hui, à nous percevoir
aussi comme des personnes économiquement puissantes et détentrices d’un savoir-faire pratique. Inversement, nous réalisons aussi que nous ne nous comprenons pas encore assez ou alors que nous n’avons pas fini de nous comprendre nous-mêmes. Le risque possible du refus de prendre en compte la nécessité de toujours consentir à cheminer et de reconduire l’utopie, continue à se pétrifier dans une identité plus ou moins mal assumée.

Se comprendre soi-même en effet comme des contemplatifs, catégorie dans laquelle on nous range habituellement, joue paradoxalement
un double effet, d’un côté celui de la réduction de notre identité à des personnes qui ont résolument pris congés de toutes activités ; d’un autre côté, celui de la tendance à la séparation d’avec les formes ordinaires de productions économiques, voire même la négation imaginaire des formes de prises en charges économiques. C’est comme si la meilleure façon de conserver a priori l’intégrité de l’utopie monastique résidait dans la négation pure et simple du travail manuel.

Le terme « chercheur de Dieu » qualifie profondément le moine comme tel d’après saint Benoît et l’antique tradition spirituelle. Cette expression, me semble-t-il, est la mieux à même de dire le sens de la vie monastique, comme recherche d’unité (monos). Loin de toute division, par conséquent, le labora, entendu désormais comme la prière des mains, constitue l’essence de la vie monastique et revêt, par ce fait même, le caractère d’exercice spirituel ; tandis que le Christ en est le sens.