Editorial

Dom Jean-Pierre Longeat, osb
Président de l’AIM

 

JPLongeat2018Ce numéro du bulletin de l’AIM porte sur le thème de la vie et de la mort dans l’idéal monastique. Cela fait référence au mystère pascal du Christ en général et à toutes sortes de coutumes qui le traduisent au quotidien.

Nous nous arrêterons sur deux exemples originaux de cimetières monastiques et sur la fabrication de cercueils à l’abbaye de New Melleray (USA) ; sur les rites funéraires pour les moines et moniales défunts au Vietnam. Autant de domaines qui ne manquent pas de faire réfléchir tant sur le plan spirituel que culturel et simplement humain.

Un médecin neurologue, directeur d’un centre d’éthique et ami des monastères, partage ici sous forme de témoignage la victoire de la vie sur la souffrance et la mort.

Différentes rubriques complètent ce numéro : l’histoire des moines anglicans en Angleterre, une réflexion sur « Travail et économie » par un moine de Keur Moussa (Sénégal), l’évocation de grandes figures monastiques : dom Ambrose Southey qui a tellement marqué l’ordre des Trappistes, Mère Anna Maria Cànopi, fondatrice du monastère de l’île San Giulio, et Mère Teresita D’Silva, fondatrice du monastère de Shanti Nilayam. Enfin, ce numéro rassemble encore quelques nouvelles récentes de notre famille bénédictine. Parmi celles-ci, on trouvera un écho du 9e centenaire de la Carta Caritatis de l’ordre de Cîteaux.

 

Mort et vie dans la règle de saint Benoît

 

Dans le livre du Deutéronome, Moïse intervient auprès du peuple de Dieu d’une manière très décisive au moment où lui-même allait mourir sans même avoir vu la Terre Promise : « Je te propose aujourd’hui la vie ou la mort, choisis donc la vie et tu vivras ! » (Dt 30, 19). La vie monastique a pris au sérieux cette injonction. Dès le début de sa Règle, saint Benoît relaie l’appel du Seigneur :

« Le Seigneur cherche pour lui son ouvrier, c’est pourquoi il lance cet appel à la foule. Il dit en reprenant le psaume 33 : “Qui veut la vie ? Qui désire le bonheur ?” Si tu entends cet appel et si tu réponds : “Me voici”, Dieu te dit : “Est-ce que tu veux la vraie vie, la vie avec Dieu pour toujours ?… Alors, cherche la paix et poursuis-la toujours”. » (Pr. 14-16)

Et de même, à la fin du Prologue :

« Ainsi, nous n’abandonnerons jamais Dieu, notre maître, et chaque jour, dans le monastère, jusqu’à la mort, nous continuerons à faire ce qu’il nous enseigne. Alors par la patience, nous participerons aux souffrances du Christ et nous pourrons ainsi être avec lui dans son Royaume. » (Pr. 50)

Au chapitre 4 sur les instruments des bonnes œuvres, saint Benoît revient sur cette actualité de la mort et de la vie dans l’existence du moine : « Avoir chaque jour la mort devant les yeux » (RB 4, 46). Il n’y a sûrement rien de morbide à cela, mais c’est simplement souligner que la vie sur cette terre, aussi importante soit-elle, est un moment de passage et que s’y enfermer ne donne pas la clé de l’existence. C’est à la fois une question d’orientation du désir vers la vraie vie et de vigilance sur le quotidien de ses paroles et de ses actes.

EditoImiliwahaConcrètement, cela se traduit par une attention dans l’écoute obéissante, pour que l’amour circule librement entre tous. Ainsi, dans son chapitre sur l’humilité, saint Benoît précise-t-il : « Le troisième degré d’humilité pour un moine, c’est d’obéir parfaitement à un supérieur, parce qu’on aime Dieu. Par là, le moine imite le Christ. En effet, l’apôtre Paul dit du Seigneur : “Il a voulu obéir jusqu’à mourir” » (RB 7, 34). Il est donc encore question ici de mystère pascal. Le quatrième degré d’humilité complète le précédent en montrant combien cela demande de patience et de persévérance ; il s’agit bien « de tenir sans se lasser ni reculer », jusqu’au bout, jusqu’à la fin, pour goûter la vie véritable.

Cela joue par dessus tout dans le cadre de la liturgie où l’alternance régulière du jour et de la nuit réactualise dans notre vie le mystère pascal du Christ : au soleil couchant des Vêpres où le Christ meurt en croix, dans la nuit obscure des Vigiles avec le combat qui se joue au cœur des psaumes, au soleil levant des Laudes, petit matin de la Résurrection, et tout au long des heures du jour en suivant la carrière du soleil et la passion du Fils de l’homme.

Cette préoccupation intervient également dans le comportement à l’égard des malades. Ceux-ci nous rappellent la fragilité de l’existence et l’avancée vers le passage dernier. Saint Benoît dit qu’on reconnaîtra en eux le Christ, le Christ souffrant et mourant et pourtant, en ces circonstances même, constant témoin de vie qui est en Dieu.

De même, saint Benoît demande d’être attentif aux enfants, aux hôtes, aux pèlerins, aux pauvres ; en eux aussi, on reconnaît le Christ démuni, confronté à la fragilité de l’existence.

Pour signifier ce rapport au Christ dans son mystère de Pâques, la Règle prévoit en diverses circonstances le rite du lavement des pieds. C’est le cas pour l’accueil des hôtes, mais c’est aussi le cas chaque semaine, lorsque les moines prennent le service des tables et de la cuisine, même si ce rite n’est plus pratiqué aujourd’hui. Cette dimension du service manifeste la participation à la mort et à la résurrection du Christ. Le rite du lavement des pieds trouve tout son sens dans le lien avec le repas eucharistique tel que Jésus l’inaugure à la veille de sa Passion.

Le moine lui-même se rend pauvre de toute appartenance personnelle. Au jour de sa profession, il fait don de tout ce qu’il possède ; il fait surtout don de lui-même puisqu’il est dit qu’« à partir de ce jour, il n’a même plus pouvoir sur son corps » (RB 53, 25). C’est pourquoi d’ailleurs, à certaines époques, la liturgie de la profession symbolisait la mort spirituelle de ce nouveau candidat par une prostration sous un voile noir. Ou bien encore, le profès restait encapuchonné pendant trois ou huit jours avant de se découvrir pour apparaître comme un témoin de la résurrection, selon le modèle de la liturgie du baptême. On se rappelle aussi cet « encouragement » qu’autrefois les moines trappistes s’adressaient l’un à l’autre quand ils se croisaient : « Frère, mourir il nous faut. », ou bien encore, ces moines qui creusaient chaque jour leur tombe pour éprouver la vanité des choses qui passent. Ces coutumes ne sont plus d’actualité car le pôle de la vie et de la résurrection a été remis à sa juste place. Mais la vie monastique doit veiller à l’équilibre entre les deux dimensions du mystère pascal. Elles ne vont jamais l’une sans l’autre.

À la fin de sa Règle, saint Benoît résume ainsi la vie des moines :

« Ils ne préfèreront rien au Christ ; qu’il nous conduise tous ensemble à la vie éternelle. » (RB 72, 11-12)

Mort et vie ne se comprennent bien dans la vie monastique qu’à la lumière du mystère pascal du Christ.