Editorial

Dom Jean-Pierre Longeat, osb
Président de l'AIM

 

JPLongeat2018Un des aspects marquants de la vie d’une communauté monastique consiste dans le côtoiement de générations diverses. Ce phénomène est accentué aujourd’hui plus particulièrement en Occident par l’allongement de la durée de la vie. La société moderne a pris le parti de séparer les générations ; les communautés monastiques conservent la pratique de la vie commune intergénérationnelle dans la mesure du possible. Il est fréquent d’avoir ainsi des communautés de quatre voire de cinq générations.

Ce numéro du Bulletin de l’AIM, dans le prolongement du synode romain sur « Les jeunes, la foi et le discernement vocationnel », présente quelques aspects de cette thématique en relation avec la vie monastique. Plusieurs témoignages venant de différents continents donnent à sentir comment de jeunes moines ou de jeunes sœurs se situent dans leur engagement aujourd’hui. Chacun a interprété à sa manière la question initiale qui portait sur la vision qu’un jeune pouvait avoir de la vie monastique dans le contexte du pays ou de la culture dans lesquels il vivait. Cela donne une assez grande diversité d’approches !
Différentes rubriques et quelques nouvelles se partagent le reste de ce numéro.

 

Respecter les anciens, aimer les jeunes

RB 4, 70, 71 ; 63, 10

 

Dans un premier temps, accueillons ce que nous dit saint Benoît sur notre thème. Saint Benoît est surtout attentif au bon équilibre à l’intérieur de la communauté de l’apport des jeunes et des frères et sœurs âgés. Au chapitre 4 des instruments de l’art spirituel, il a cette injonction : « Respecter les anciens, aimer les jeunes » (4, 71-72). Il s’agit de replacer les réactions des uns et des autres dans une attention réciproque.

Dès le début de la règle de saint Benoît, le moine est situé comme un fils à l’écoute de son Père. Comme on le sait, cela est une référence au livre des Proverbes (Pr 1, 8), mais plus encore c’est une disposition évangélique. Jésus se situe lui-même dans son rapport de filiation à son Père qui est aussi notre Père, et de ce fait, il nous invite nous aussi à être comme les enfants très chers de ce Père qui nous aime. Quel que soit l’âge d’un moine, d’une moniale, d’un disciple du Christ, il est toujours comme un fils, une fille à l’écoute de celui dont il reçoit tout.

Le chapitre 7 concernant l’humilité revient sur cette question. Il définit le moine comme un enfant qui repose en confiance sur le sein de sa mère tel le disciple à l’écoute de son Dieu (cf. Ps 130). Étonnante définition du moine si l’on y pense vraiment. Tout le propos est donc de reposer en Dieu comme un enfant, un petit enfant contre sa mère sans avoir le cœur fier ni le regard ambitieux, sans poursuivre des projets autonomes dans la certitude de soi. Dans une telle attitude de confiance, de foi, une maturité s’acquiert progressivement et, comme le dit le 12e degré d’humilité : « Le moine parviendra bientôt à cet amour de Dieu qui, s’il est parfait, bannit la crainte » (RB 7, 67). C’est vraiment là le chemin de toute vie monastique.

L’école que saint Benoît veut fonder pour tous ceux qui se mettent dans cette disposition permet d’envisager une course dans la voie des commandements : « Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie religieuse et dans la foi, on court avec un cœur dilaté [de plus en plus jeune…], rempli d’une incroyable douceur d’amour ! » (Prologue 49). Il n’est pas sûr que cela se vérifie toujours et chez tous, mais en tout cas, c’est la perspective ouverte par saint Benoît… Quoi qu’il en soit, personne ne peut évaluer de l’extérieur ce qui se passe à l’intime du cœur de chacun : Dieu seul le sait.

Dans le prolongement d’un tel propos, saint Benoît présente les moines cénobites comme des commençants (RB 1 et RB 73) qui s’aguerrissent dans les rangs d’une armée fraternelle. Progressivement, ils se détachent de la simple ferveur des débuts pour entrer dans l’épreuve d’un combat contre l’adversité intérieure jusqu’à devenir plus autonomes en prenant de l’âge. Certains même peuvent prétendre à l’érémitisme au bout du compte. On peut constater d’ailleurs, dans nos monastères, que la plupart des anciens finissent leurs jours dans cette forme de solitude, que ce soit dans le cadre de l’infirmerie ou même dans la vie plus courante. Les anciens, même s’ils restent présents à la vie communautaire, acquièrent une certaine distance par rapport aux choses qui passent et aident toute la communauté, et notamment les jeunes, à prendre un peu de recul par rapport à toutes les querelles, les confrontations, ou les discussions nécessaires mais très relatives de la vie quotidienne. Cette liberté donne aussi aux anciens, assez souvent, une belle complicité avec les plus jeunes, car au fond, les premiers n’ont plus rien à perdre et les seconds n’ont encore rien à perdre.

Saint Benoît est bien conscient de l’apport spécifique des uns et des autres à la vie de la communauté et c’est pourquoi il tient à ce que tout le monde soit consulté lorsqu’il y a une affaire importante à traiter dans le cadre du monastère (RB 3, 1). Il précise alors ceci : « Ce qui nous fait dire qu’il faut consulter tous les frères, c’est que souvent Dieu révèle à un plus jeune ce qui est meilleur » (3, 3). Comme il est bon d’entendre cela de la part d’un homme d’expérience tel que Benoît ! Loin de considérer le fait de se reconnaître fils, enfant de Dieu, comme une condition de dépendance irresponsable, l’auteur de la Règle précise au contraire qu’être jeune dans une communauté est aussi un appel à jouer pleinement son rôle avec cette caractéristique propre. Comme nous sommes loin des fonctionnements infantilisants que nous voyons si souvent dans nos saintes institutions ! Il arrive dans nos communautés – surtout dans l’hémisphère Nord – que même après avoir passé la cinquantaine, on soit toujours considéré comme un petit jeune qui n’a pas trop le droit de donner un avis divergent. Cela s’appelle de l’infantilisme et il est bon de le combattre avec vigueur. D’autant plus que les « jeunes » qui intègrent nos communautés peuvent être aussi des adultes de trente, quarante ans et plus, nourris d’expériences multiples.

Après avoir donné son traité spirituel dans les premiers chapitres de la Règle, saint Benoît traite de questions pratiques où justement il décline les grandes orientations qu’il a posées au début.

C’est le cas au chapitre 22 où saint Benoît souligne l’importance du mélange des générations en parlant…. du sommeil des moines : « Les plus jeunes frères auront leurs lits entremêlés parmi ceux des anciens » à une époque où l’on dormait encore en dortoir. Concrètement, il s’agit d’éviter les ambiguïtés de relations entre jeunes frères, de profiter de l’encouragement de ceux qui sont plus aguerris à l’égard des débutants, mais également de conforter les plus anciens pour garder l’élan de la jeunesse. De telles mesures paraissent bien décalées dans un monde où l’on craint davantage les abus de la part de personnes plus âgées à l’égard de plus jeunes ! Mais faut-il tout considérer à l’aune d’une telle crainte ? L’encouragement mutuel des générations doit trouver des médiations. Celles-ci comportent toutes des dangers abusifs. Dans le cadre des monastères, mis à part ceux qui ont des structures éducatives, l’abus pourrait davantage consister en débordements homosexuels. La vigilance et la correction s’imposent bien sûr, elles ne doivent pas pour autant empêcher l’échange de richesses à l’intérieur de la communauté.

Il y avait aussi dans le monastère de saint Benoît des enfants qui étaient confiés aux moines par des familles afin qu’ils reçoivent une bonne instruction (cf. RB 59). Ils étaient traités de la même manière que les moines s’ils commettaient des erreurs ou des fautes. On leur appliquait d’abord la peine de la mise à l’écart pour un temps, et s’ils ne comprenaient pas la gravité de cette peine, on les soumettait à des mesures plus rudes. Saint Benoît veut croire à la capacité de perception spirituelle de cette jeunesse qui peuplait les monastères et qu’il n’était pas toujours facile d’accompagner (RB 20).

NdandaLe chapitre 68 sur la manière d’accueillir un nouveau membre est sans doute celui qui nous en apprend le plus sur ce que saint Benoît souhaite concernant les jeunes moines. Tout d’abord, l’entrée dans la communauté n’est pas rendue facile : « Il faut éprouver les esprits pour discerner s’ils sont de Dieu » (68, 2). Cela tranche sur l’attitude bien souvent rencontrée de la facilité avec laquelle on reçoit les jeunes dans la vie monastique. C’est une expérience exigeante qui nécessite une mise à l’épreuve pour prendre conscience de ce qui est en jeu.

Au temps de saint Benoît, il y a d’abord pour celui qui frappe à la porte, un séjour à l’hôtellerie puis, s’il persévère, l’introduction dans le lieu où vivent les novices ; ils y sont vraiment à part, y dormant et prenant leurs repas, et menant les différentes pratiques spirituelles. Un ancien expérimenté, « capable de gagner les âmes », sera désigné pour les accompagner. Trois critères sont donnés pour cet accompagnement : examiner si le jeune cherche vraiment Dieu, s’il est fervent pour l’Office divin, s’il vit bien l’obéissance et les contrariétés qui ne manquent pas.

On peut donc reconnaître à la fois que les jeunes ne sont pas rois dans le monastère de Benoît mais qu’en même temps, leurs besoins spécifiques sont pris en compte : c’est pourquoi ils sont formés à part sous la conduite d’un ancien. Il y a une entrée progressive dans la communauté avec un soin particulier sur le cheminement intérieur. Cela tranche sur notre sensibilité actuelle qui cherche à intégrer le plus possible les nouveaux dans la vie de toute la communauté en valorisant leur apport spécifique. Il faut sans doute trouver un bon équilibre entre ces deux positions. Il y a là un enjeu important pour la vie monastique d’aujourd’hui. On mesure trop mal le décalage de mentalité entre les générations dans le monde contemporain ; décalage qui ne cesse de s’accélérer et qui demande des étapes d’approche pour permettre un sain dialogue entre des personnes d’âges différents et parfois de cultures différentes, autour de la médiation d’une même Règle.

Cette intégration progressive est d’autant plus importante que la valeur de l’engagement est aujourd’hui très relativisée. Il n’est pas rare de voir des moines ou des sœurs, après avoir fait solennellement profession, remettre en cause leur parole sans presque aucun scrupule. Ils peuvent même quitter le monastère sans préavis d’aucune sorte, pratique qui ne pourrait avoir lieu dans le milieu professionnel. Mais l’engagement monastique relève plus de la sphère privée, à l’exemple de ce qui a lieu dans le contexte de la famille pouvant aujourd’hui se faire et se défaire de plus en plus facilement.

Saint Benoît évoque le rang à garder dans la communauté (RB 63). Il préconise que celui-ci repose sur l’ancienneté de l’entrée au monastère et non sur l’âge de naissance ou à plus forte raison sur les distinctions sociales. Ainsi, « Celui qui sera entré au monastère à la seconde heure du jour, se reconnaîtra, quel que soit son âge ou sa dignité, plus jeune que celui qui est arrivé à la première heure » (63, 8). De la même manière, saint Benoît rappelle que « nulle part, il y aura avantage ou préjudice du simple fait de l’âge dans l’ordre à garder, puisque Samuel et Daniel, encore enfants, ont jugé les anciens » (63, 5-6). Dans ce même chapitre, en plus de sa mention au chapitre 4, saint Benoît redit que les jeunes honoreront les anciens et que les anciens auront de l’affection pour les jeunes. Il rappelle pour ce faire quelques règles de conduite fraternelle qui ne sont pas sans conséquences pour la vie ordinaire : le fait par exemple d’appeler les jeunes « frère, sœur » ou les anciens « nonnus, nonna » qui d’ailleurs a donné le substantif de « nonne » et qui signifie encore en italien « grand-père, grand-mère ». Le premier terme marque de la part des anciens une reconnaissance de fraternité selon le Christ et non de supériorité paternelle ou maternelle. Le second manifeste tout à la fois le respect et une certaine familiarité. Il pourrait s’interpréter comme « petit père, petite mère ». Ce n’est probablement pas la bonne expression à employer aujourd’hui, mais cela mériterait de trouver un équivalent.

Saint Benoît rappelle aussi quelques manières élémentaires, comme par exemple de se saluer lorsqu’on se croise, le plus jeune frère en prenant l’initiative. Dans la Règle, cela se traduit en appelant la bénédiction de Dieu par l’intermédiaire de l’ancien. De même, saint Benoît rappelle qu’un jeune se lèvera au passage d’un ancien et lui fera place pour s’asseoir. Tous ces petits gestes du quotidien sont le signe d’une attitude de respect plus générale de manière à constamment se prévenir d’honneur les uns les autres.

Dans des sociétés occidentales où les anciens sont souvent regroupés en des maisons spécialisées, l’exemple des monastères où se côtoient différentes générations peut avoir force de témoignage ; à condition cependant que les anciens, majoritaires dans certaines communautés dans le monde occidental, se gardent de la tentation de mettre à leur service des jeunes en très petit nombre ou parfois même réduits à l’unité ! À plus forte raison, si ce sont des jeunes moines ou moniales que l’on fait venir de l’étranger dans ce but non avoué !

Saint Benoît, par ailleurs, est très soucieux que deux membres de la même famille (dont souvent l’un est plus jeune) ne prenne la défense l’un de l’autre du fait des scandales que cela peut engendrer comme déséquilibre dans le groupe. Il demande aussi que les plus jeunes et les anciens – du fait de leur plus grande fragilité – ne soient pas repris à tout propos par les autres de façon désordonnée, comme par manière de défoulement.

Au final, la règle bénédictine, selon son auteur, a été écrite pour des débutants comme on l’a déjà dit. Si bien que dans le monastère, tous doivent être soucieux de garder un cœur d’enfant, désireux d’avancer sur la voie du commandement de l’amour afin que, dans un encouragement mutuel, le cœur de chacun puisse se dilater, et que tous courent avec joie vers le but qui n’est autre que l’union à Dieu. Cette finalité garde à tous le dynamisme de ceux qui vivent la nouveauté et la créativité de Dieu. En cette matière, l’âge importe bien peu !