La lente gestation des réseaux réguliers au Moyen Âge

Frère Lucien-Jean Bord, osb,
Abbaye de Ligugé

 

BordLe frère Lucien-Jean relève les points saillants de la constitution de groupes monastiques à travers l’histoire monastique de l’Occident. Il montre comment on a pu en arriver à la notion d’Ordre pour la vie monastique et manifeste les lieux d’influence telle la Réforme de saint Benoît d’Aniane, celle de Cluny, celle de Cîteaux et quelques autres encore jusqu’à l’époque contemporaine.

 

Les Règles monastiques primitives considèrent chaque monastère comme une entité propre, indépendante des autres établissements cénobitiques[1], suivant en cela les usages du monachisme oriental[2]. La Règle de saint Benoît participe de cette conception et, si l’on y rencontre le terme congregatio à de nombreuses reprises[3], le mot doit être pris dans son sens le plus obvie[4], comme synonyme de communauté. Cela n’est d’ailleurs pas propre à la Règle bénédictine[5] et la multiplicité des sources, tant monastiques que canoniales, nous permet de poser cette autonomie première de chaque communauté que Cosimo Fonseca caractérise comme un « microcosme quasiment défini et complet[6] ».

Cela n’interdit ni n’empêche l’existence de relations étroites entre de nombreux monastères et communautés canoniales qui excèdent les simples bons rapports. Nous en voulons comme exemple le chapitre 64 de la Règle de saint Benoît qui prévoit, dans le cas d’une élection abbatiale indigne, l’intervention des abbés du voisinage (conjointement à celle de l’évêque) pour empêcher le complot des méchants. Cette simple phrase, qui peut être comprise dans le contexte primitif du monachisme bénédictin comme une sorte de clause de garantie, marque néanmoins un type de relation qui sera appelé à prendre de plus en plus d’importance car c’est sur ce texte que se fondera l’usage, introduit au Xe siècle, de consultations entre les abbés d’un même territoire pour discuter d’affaires et d’intérêts communs[7].

benoit_d_anianeAvant de voir comment, à partir d’un substrat informel, va apparaître puis se développer progressivement l’idée d’ensembles monastiques et/ou canoniaux structurés autour d’un établissement principal, il nous faut évoquer la grande réforme établie par le synode d’Inden/Kornelimünster (816-817), les Capitulare monasticum d’Aix-la-Chapelle (817), et la Regula Benedicti abbatis Anianensis (818-819). La personnalité de Benoît d’Aniane, devenu après 814 le principal conseiller de Louis le Pieux, a pesé sur les mesures impériales de Renovatio regni Francorum qui, par leur application aux moines, cherchaient essentiellement l’uniformité de la vie monastique dans l’Empire[8] ; cela est déjà beaucoup, mais il ne faut rien y voir de plus. La réforme initiée par l’abbé d’Aniane se présente plus comme l’acceptation volontaire, par un certain nombre de communautés bénédictines, non seulement de la Règle restituée par Benoît mais des coutumes instituées par ce dernier dans son abbaye, sans que cela ne doive aucunement modifier les cadres juridiques divers dans lequel se situaient alors les monastères[9]. On s’est demandé pourquoi l’abbé d’Aniane n’était pas allé plus loin et n’avait pas jeté les fondements d’une congrégation bénédictine (dans le sens que nous donnons à ce terme), se « contentant », si l’on peut dire, de recenser les monastères jouissant d’un privilège impérial ou épiscopal, garantissant ainsi l’observance de la Règle de saint Benoît « restituée »[10] mais laissant à ceux-ci une totale autonomie. La question ne nous semble guère pertinente car un changement aussi radical n’aurait pu s’inscrire que dans un cadre sociétal et politique qui n’existait pas au IXe siècle.

Nous sommes néanmoins en présence d’une nouvelle étape dans l’établissement d’un « maillage monastique » moins indépendant en Occident, d’autant plus que la réforme de Louis le Pieux prend en compte l’existence d’organismes monastiques plus complexes qu’un monastère isolé fonctionnant un peu à la manière d’une villa carolingienne. Il s’agit de l’extension de la juridiction d’une abbaye par rapport à ses fondations par affilatio : les cellae et obedientiae établies à distance du monastère pour les besoins des défrichements et de la mise en valeur des terres, originellement occupées par un ou deux moines[11]. Ces établissements, modestes au début, seront appelés à prendre de l’extension et recevront rapidement le nom de praepositurae qui, à partir du XIe siècle, sera remplacé par prioratus, marquant ainsi un nouveau « moment » dans la mise en place du paysage monastique médiéval. Il est à noter que cette évolution en prioratus correspond à un intense mouvement de donation aux abbayes de biens fonciers et d’églises avec leurs droits.

Un autre facteur de constitution d’ensembles rattachés à un grand centre monastique réside, particulièrement aux XIe et XIIe siècles, dans la traditio, la donatio ou la recommandatio. Ces trois termes désignent une même réalité, celle de monastères préexistants qui entrent plus ou moins totalement dans la sphère d’influences d’une grande abbaye, celle-ci acquérant alors, vis-à-vis du monastère ainsi rattaché, les droits de visite et de correction pouvant aller jusqu’à la destitution d’un supérieur incapable ou indigne, ainsi que du droit de regard sur l’élection abbatiale[12].

clunyCe que nous venons de voir, et qui s’applique non seulement aux monastères mais également aux maisons canoniales, fait immanquablement penser à la manière dont s’est constitué le « réseau » clunisien.

Le Xe siècle, qui voit la fondation de Cluny (909/910), procède toujours d’un schème de type ordo monasticus général dans lequel la notion moderne d’ordre(s) est encore inconnue ; pour Cluny, c’est le temps d’un réseau de type fédéral, système qui se prolongera d’ailleurs jusqu’à la fin du XIe siècle avec le cas particulier de la Chartreuse que son fondateur, Bruno, considère comme une entité unique[13]. La Chartreuse constitue d’ailleurs, à cette époque, presque un anachronisme puisque le XIe siècle est une époque de rationalisation et de diversification qui amène une nouvelle conception du terme ordo avec l’apparition des ordines diversifiés[14]. Pour Cluny, c’est une nouvelle étape qui voit la mise en place d’un réseau centralisé[15].

Le XIIe siècle voit se poursuivre la mise en place de structures propres regroupant de nombreuses fondations avec, pour les établissements monastiques, deux modèles qui vont longtemps prévaloir. D’une part, la centralisation absolue de Cluny que l’on a pu définir, avec raison, comme un vaste couvent en plusieurs maisons ; d’autre part la réforme cistercienne qui institue, avec la Charta caritatis, une via media entre indépendance absolue et centralisme d’un ordre. La nouveauté cistercienne consiste essentiellement dans le fait de conjoindre une direction unitaire de l’Ordre à l’autonomie relative des différentes abbayes. L’Abbé de Cîteaux n’est pas un « abbé unique » et, s’il lui revient de présider le chapitre général, il est primus inter pares parmi les abbés de La Ferté, Pontigny, Clairvaux et Morimond, abbayes « mères » de toutes les fondations ultérieures[16].

Dans le même temps, les mouvements canoniaux connaissent une évolution équivalente. Alors que chaque maison jouissait d’une indépendance absolue, qui nous est attestée tant par la Regula de Chrodegang (av. 766) que par l’Institutio canonicorum Aquisgranensis (817), la fin du XIe et le XIIe siècle voient l’apparition d’une tendance, au sein même des multiples entités canoniales, à constituer de larges organismes complexes[17] qui trouveront leur expression définitive dans les Congrégations de chanoines réguliers[18].

L’apparition et la très rapide expansion des ordres mendiants au XIIIe siècle ne fut pas sans influence sur les réseaux monastiques et canoniaux, initiant souvent une réflexion en profondeur et, chez certains éléments, un désir de réforme qui va se trouver renforcé du fait même des difficultés de la société occidentale aux XIVe-XVe siècles : grand schisme, guerres, épidémies… La fin du Moyen Âge connaît une recrudescence des tensions et même des fractures à l’intérieur d’un même réseau et d’un même monastère, avec toutes les scissions et les recompositions que cela entraîne, ruptures qui se retrouveront dans les choix posés par certains moines ou chanoines confrontés à la Réforme protestante au siècle suivant.

Nous venons de brosser un rapide tableau présentant, sur six siècles, les principaux moments qui ont mené d’une indépendance absolue de chaque maison religieuse à l’intégration dans des structures centralisées et hiérarchisées. Cela ne s’est pas fait en dehors de la société ni sans que la pression des événements et celle de l’évolution de la civilisation occidentale y soient pour beaucoup ; il nous faut rechercher maintenant comment les éléments géographiques, politiques, institutionnels et humains ont joué leur rôle dans cette gestation pluriséculaire.

Si, à ses débuts, chaque implantation monastique ou canoniale s’inscrit dans un espace limité, celui de la fondation et des premières donations foncières qui lui sont territorialement proches, l’expansion géographique va se manifester rapidement par des libéralités plus éloignées et aussi des agrégations de communautés déjà existantes. Généralement le premier développement suit les grands axes de communication (particulièrement les voies fluviales), mais les accrétions de monastères et les donations lointaines vont vite rendre ce schéma caduc. L’extension géographique, qui est un indéniable facteur d’accélération dans la constitution des réseaux religieux, pousse également à la mise en place de structures complexes, comme dans le cas des fondations cisterciennes faites par Las Huelgas, en Espagne[19] ; la trop grande distance empêchait l’abbé de Cîteaux d’exercer son rôle de régulation et de contrôle et il s’ensuivit de telles irrégularités que l’on dût créer des échelons intermédiaires au chapitre général : provinces, abbés visiteurs.

En dehors des points statiques que représentent les implantations monastiques médiévales sur la carte, il convient de prendre en compte la circulation entre ces divers établissements, facilitée ou interdite par le relief, la présence ou l’absence de voies d’eau ou de routes et chemins, autant de facteurs qui permettront une expansion large ou, au contraire, la restreindront à une région enclavée[20].

La géographie humaine joua aussi un rôle non négligeable dans la constitution des réseaux. Non seulement les ensembles culturels, particulièrement linguistiques, mais aussi l’attraction des zones universitaires, surtout sur les ordres canoniaux puis sur les ordres mendiants à partir des XIIIe-XIVe siècles. Avec a contrario, des îlots d’affirmation identitaire comme la chartreuse de Gdansk qui resta germanophone jusqu’à sa destruction lors de la Réforme où les monastères cisterciens de Hongrie, peuplés de francophones perpétuant les traditions des fondateurs.

Lorsque l’on parle d’influence politique il ne faut pas entendre cette expression dans le sens qu’elle a acquis à l’époque moderne et contemporaine et encore moins y voir une quelconque action directe sur le fait religieux. Il s’agit bien plus de l’action des réseaux de pouvoirs, d’abord féodaux puis, progressivement, l’émergence d’entités territoriales plus vastes. Un seigneur territorial, surtout s’il est de haut rang, dispose de multiples possessions non jointives et qui peuvent même être fort éloignées les unes des autres : d’une part les donations qu’il pouvait faire à telle ou telle abbaye s’en ressentirent, obligeant à la création d’un vaste réseau foncier, et d’autre part, les problèmes de gouvernance ainsi engendrés ne furent pas sans influer sur la réflexion des abbés et des chapitres confrontés aux difficultés posées par la multiplication des dépendances et fondations lointaines. Les solutions trouvées eurent, à leur tour, une incidence sur la société civile car ce sont les réseaux réguliers qui, bien avant les pouvoirs séculiers, ont expérimenté et mis en place la pratique de la centralisation institutionnelle.

L’influence du pouvoir ecclésiastique séculier, particulièrement des évêques qui aident à la création des réseaux réguliers (pour éventuellement s’appuyer ensuite sur eux), et celle du pouvoir pontifical[21] qui favorise l’évolution des ordres, joue également un rôle important dans les diverses entreprises « centralisatrices » qui se font jour à partir du XIe siècle. Il en va de même des rapports entre les religieux et le pouvoir princier ; cela a commencé très tôt, avec Louis le Pieux et Benoît d’Aniane mais va surtout prendre une ampleur nouvelle à la fin du XIe et au XIIe siècle. Si moines et chanoines ont inévitablement besoin de l’appui du prince, la réciproque est vraie[22] et l’intérêt des gouvernants va dans le sens de structures centralisées, avec lesquelles le dialogue (éventuellement le contrôle) est plus simple. Mais l’action du pouvoir civil peut aussi avoir un effet destructeur sur les réseaux religieux comme dans le cas des rivalités suscitées par la lutte du Sacerdoce et de l’Empire (milieu XIIe – milieu XIIIe siècle).

Tout cela concourt à la transformation de l’élément institutionnel par la mise en œuvre d’un réseau sur la base des coutumes et des règles communes. Soit on va s’inspirer d’un modèle existant en l’adaptant et en lui donnant une extension[23], soit on va collationner et codifier les coutumes récentes, ainsi que le fit Guigues pour la Chartreuse. Un point commun émerge rapidement de toutes les approches : la nécessité de l’existence d’un centre, abbé ou abbaye-mère, avec le contrôle, plus ou moins effectif, du chapitre général. Abbés et prieurs des établissements périphériques dépendent certes de ce centre, mais ils y participent également par leur présence au chapitre général (obligatoire à Cîteaux[24]) qui nomme d’ailleurs les visiteurs des diverses maisons ou provinces de l’Ordre. Nous assistons, du XIe au XIIIe siècle, à la mise en place d’un véritable droit monastique et canonial qui trouvera une confirmation magistérielle dans le douzième canon du quatrième concile du Latran (1215) prévoyant la tenue des chapitres généraux dans les ordres religieux qui n’avaient pas l’habitude d’en tenir : ce qui avait été une exception, puis un usage, devenait une norme.

groupeMais les abbayes, les maisons canoniales et les premières congrégations ne sont pas des entités immatérielles ou de simples mécaniques administratives, elles sont constituées d’hommes et de femmes qui s’agrègent à un projet religieux parce qu’il répond à leurs attentes, parce que le charisme fondateur correspond à leur demande, parce que la spiritualité qui y est pratiquée est leur. Et cela n’est pas uniquement valable pour les premiers compagnons d’un « fondateur »[25] mais pour toute l’histoire d’une abbaye et/ou d’un ordre. Aussi doit-on postuler que la création de réseaux et la mise en œuvre de ce qui va déboucher sur les ordines s’inscrivent à la fois dans une évolution sociétale et dans une évolution personnelle. L’élément humain que constitue l’ensemble des moines peut aussi bien faciliter la création ou l’intégration à un réseau que s’y opposer ; un exemple classique est donné par Cadouin dont le fondateur, Géraud de Salles († 1141), était favorable à une incorporation à Cîteaux (1119) tandis que ses moines s’y opposaient au nom de leur spécificité, ce qui entraîna une vie régulière mitigée où l’on suivait exactement la Règle de saint Benoît sans pour autant adopter tous les usages de Cîteaux[26].

L’entrée dans un réseau (puis dans un Ordre) aux XIIe et XIIIe siècles n’a pas les mêmes implications humaines que l’entrée dans une abbaye isolée au VIIIe ou au IXe siècle. Au sentiment d’appartenance à un groupe restreint se substitue celui de faire partie d’un ensemble plus vaste, qui va en s’élargissant, qui dépasse souvent les clivages politiques et sociaux du temps. Les pratiques cultuelles, liturgiques et intellectuelles deviennent communes malgré la distance séparant les communautés et tendent à une uniformisation qui deviendra patente au XVe siècle[27]. Les comportements tendent vers un modèle commun à l’Ordre et sont, à ce point, au-moins aussi importants pour la consolidation d’un réseau monastique ou canonial que les dispositions juridiques ou matérielles. Un bon exemple de cette évolution des mentalités réside dans la structure des liens qui unissent le religieux à ses supérieurs et à ses semblables. Ainsi que l’a montré Christian Lauranson-Rosaz pour le Languedoc[28], les rapports personnels au fondateur, à son héritage direct ou à son successeur, qui perdurent jusqu’au Xe siècle, se détendent progressivement par la suite, sans pour autant disparaître, mais en se fondant dans un système de dépendance de type plus juridique, passant des réseaux personnels aux réseaux structurels, ce qui n’est d’ailleurs pas propre aux réguliers mais reflète les mutations sociales en cours.

L’influence de ces dernières ne doit pas être sous-évaluée et nous n’en voulons comme exemple que l’impact des progrès de l’urbanisation et de la montée en puissance des pouvoirs urbains à partir du XIVe siècle sur un ordre aussi « rural » que la Chartreuse ; alors qu’un siècle auparavant une telle évolution aurait été impensable, les XIVe-XVe siècle voient une mutation capitale dans l’établissement du réseau cartusien avec l’implantation toujours plus nombreuse de chartreuses au portes des villes et même à l’intérieur de celles-ci. Il en va de même pour les maisons canoniales et même pour les ordres monastiques qui disposent d’établissements urbains tant pour les besoins de leur administration que pour permettre à leurs étudiants de fréquenter les universités.

*

Les temps modernes, s’ouvrant sur une profonde crise de l’Église qui trouvera l’une de ses expressions dans la Réforme, n’épargneront guère les réseaux réguliers qui connaîtront soit une disparition totale dans certains pays comme l’Allemagne du nord, les pays scandinaves ou l’Angleterre, soit un étiolement de leurs effectifs dus aux départs et à une absence de recrutement. Il faut attendre les effets du concile de Trente, qui ne furent pas immédiats, pour voir un renouveau de la vie religieuse, particulièrement monastique, au XVIIe siècle (e.g. Congrégations de saint Vanne et de saint Hydulphe, Congrégation de Saint-Maur). Mais ce nouvel essor fut d’assez courte durée puisque le XVIIIe siècle connaît un nouvel étiolement, conséquence du scepticisme des esprits des Lumières et de l’action de certains pouvoirs politiques (tel le Joséphisme), qui atteindra son maximum avec la suppression violente et les persécutions mises en œuvre par la Révolution française. Le XIXe siècle verra le rétablissement des ordres anciens et, surtout, l’explosion des congrégations féminines nouvelles qui répondaient alors à un besoin de la société (éducation, soins).

Nous ne faisons qu’évoquer rapidement ces quatre siècles qui vont de la Renaissance aux débuts du XXe car les étudier serait hors de notre propos[29], mais on ne peut achever celui-ci sans relever que, à chaque fois que les congrégations monastiques ou canoniales ont été en difficulté et même proches de disparaître, c’est le modèle des réseaux qui a été repris lors de leurs restaurations. Nous disons bien le modèle car, particulièrement après la Révolution française et l’Empire, la plupart des réseaux religieux avaient disparu et leur reconstitution au XIXe siècle fut plus une construction nouvelle sur une idée ancienne qu’une reprise à l’identique de ce qui existait avant la rupture de la fin du XVIIIe siècle, d’autant plus que le romantisme ambiant proposait une vision utopique d’un Moyen Âge idéalisé.

Deux points nous semblent enfin devoir être relevés. D’abord l’importance des réseaux monastiques et canoniaux à la fin du Moyen Âge fit qu’ils jouèrent un rôle capital dans la Réforme protestante puis dans la Réforme catholique post-tridentine, contribuant largement à la naissance de la première et plus encore au succès de la seconde. Et puis, et n’est-ce pas là sans doute le plus important, ils furent, de par le maillage territorial qu’ils assuraient, de par les contacts constants qu’ils assuraient entre les diverses régions d’Europe, de par leur fonction traditionnelle de conservatoires des connaissances, un moteur essentiel de la circulation des idées et de la vie intellectuelle médiévales, établissant bien avant la lettre une « internationale du savoir ».

 

 

[1] Cf. V. DESPREZ, Règles monastiques d’Occident, IVe-VIe siècle, d’Augustin à Ferréol, (Vie monastique, 09), Bégrolles-en-Mauges, 1980 ; – A. de VOGÜE, Les Règles des saints Pères, (Sources Chrétiennes, 297-298), 2 vol., Paris, 1982.

[2] Cf. V. DESPREZ, Le monachisme primitif des origines jusqu’au concile d’Éphèse, (Spiritualité orientale, 72), Bégrolles-en-Mauges, 1998.

[3] RB 3, 1 ; 4, 7 ; 17, 6 ; 31, 1.3 ; 35, 4-5 ; 46, 3 ; 53, 13 ; 58, 14.22-23 ; 61, 8 ; 62, 6 ; 64, 1.14 et ch. 63.

[4] Le verbe congrĕgo signifie primitivement rassembler un troupeau et le mot congrĕgātĭo désigne une réunion de personnes ; c’est le terme choisi par la Vulgate pour traduire Ex 16, 2.

[5] La Regula canonicorum de Chrodegang de Metz († 766) utilise congregatio pour la communauté canoniale de Metz ; de même, le De vita contemplativa du Pseudo-Prosper (Julien Pomère, av. 500) l’emploie pour les clercs qui se réunissent pour vivre ensemble.

[6] C.D. FONSECA, « Typologie des réseaux monastiques et canoniaux des origines au XIIe siècle », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, (CERCOR, Travaux et recherches, 1), Saint-Étienne, 1991, p. 11-20, sp. p. 12.

[7] Dans le même esprit, le ch. 61 de la Règle prévoit, pour les moines étrangers qui voudraient se fixer dans le monastère, que l’abbé ne les accepte qu’avec l’accord de leur supérieur propre s’il s’agit d’un « monastère connu », ce qui prouve à la fois les relations et les échanges entre communautés.

[8] Sur Benoît d’Aniane et la réforme de 816-819, cf. J. SEMMLER, « Réforme bénédictine et privilège impérial. Les monastères autour de saint Benoît d’Aniane », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 20-32 ; – P. SKUBISZEWSKI, “Benedetto di Aniane, santo”, dans Enciclopedia dell’Arte Medievale, III, Rome, 1992, p. 359-361.

[9] Les évêques d’Orléans et de Lyon, l’abbé de Saint-Martin de Tours et l’empereur lui-même n’envisagèrent pas de relâcher les liens juridiques de Saint-Mesmin, Micy, l’Île-Barbe, Cormery ou Massay pour leur permettre une « collaboration » plus large avec Aniane.

[10] Cf. J. SEMMLER, “Iussit… princeps renovare… praecepta”, dans Consuetudines monasticae. Eine Festgabe für Kassius Hallinger aus Anlaß seines 70. Geburtstages, (Studia Anselmiana, 85), Rome, 1982, p. 111-114.

[11] Les Capitulare monasticum d’Aix-la-Chapelle, promulgués en 817, exigeront que ce nombre soit porté à un minimum de six moines.

[12] Lorsque l’élection était laissée au chapitre de l’abbaye agrégée, le supérieur élu devait être ensuite confirmé par l’abbé de l’abbaye-chef et il devait lui prêter serment d’obéissance.

[13] C’est uniquement au XIIe siècle, grâce à l’action de Guigues, que commenceront la codification des usages antérieurs et la mise en place d’un réseau monastique propre.

[14] Cf. K. ELM, « Réseaux monastiques, pouvoirs et société », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 37-40.

[15] Cf. M. PACAUT, « Structures monastiques, société et Église en Occident aux XIe et XIIe siècles », Cahiers d’Histoire, 1975, p. 11-23.

[16] Sur l’histoire des premiers temps de l’ordre cisterciens, cf. J.-B. MAHN, L’Ordre cistercien et son gouvernement des origines au milieu du XIIIe siècle (1098-1265), (Bibliothèque des Édoles françaises d’Athène et de Rome, 161), Paris, 1945) ; – B.K. LACKNER, The Eleventh Century Backround of Cîteaux, Washington, 1972 ; – M. PACAUT, Les moines blancs. Histoire de l’ordre de Cîteaux, Paris, 1993.

[17] Un fait important dans la manière dont fut abordée la mise en place des réseaux canoniaux est l’influence de la Charta caritatis cistercienne dont le rayonnement, grâce à Bernard de Clairvaux, fut véritablement extraordinaire ; le cas de Prémontré est révélateur puisque, du fait des relations entre Bernard et Norbert, les Statuta antiquissima sont en fait un résumé de la Charta caritatis.

[18] Cf. La vita commune de clero nei secoli XI e XII. Atti della settimana di studio, Mendola, settembre 1959, 2 vol., Milan, 1962 ; – J. BECQUET, Vie canoniale en France aux Xe-XIIe siècles, Londres, 1985.

[19] Cf. J.M. LIZOAIN GARRIDO, Documentacion del monasterio de Las Huelgas Reales de Burgos, (Fuentes medievales castellano-leonesas, 30-31), 2 vol., Burgos, 1985.

[20] Tel fut le cas, à leurs débuts, de la Chartreuse et de Chalais, cantonnés dans les massifs montagneux des Alpes.

[21] On rappellera à cet effet l’action de Benoît XII dans le premier XIVe siècle (cf. P. RACINET, « La réforme de Benoît XII et la situation des monastères bénédictins au nord de la Loire dans la première moitié du XIVe siècle », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 551-592).

[22] À cet effet, les croisades sont révélatrices, il suffit de voir les rapports que Baudouin Ier entretint avec les moines latins (Cf. A. GRABOIS, « Le monachisme latin dans le royaume de Jérusalem : impact politique et encadrement religieux », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 425-435).

[23] Tel est le cas de la réforme de Gérard de Brogne qui se réfère explicitement aux coutumes de Saint-Denis (cf. D. MISONNE, « Gérard de Brogne et son réseau monastique », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 117-123).

[24] Toute absence non justifiée est sanctionnée ; seule la maladie ou une trop grande distance peuvent dispenser, et encore, un abbé malade devra envoyer un nuntium ideonum non pas pour le représenter mais pour l’excuser.

[25] Il convient de relativiser ce terme de fondateur et de le rapporter au seul établissement dont il est à l’origine. Gérald Chaix et Pierre Vial ont pu écrire à ce propos : Jusqu’aux Xe-XIe siècles, le prétendu fondateur ne semble guère préoccupé de « fonder » un ordre, et pour cause puisque la notion n’existe pas. C’est le cas d’un Gérard de Brogne, d’un Guillaume de Dijon, voire, apparemment, d’un Bruno. D’où, d’ailleurs, ce que l’on pourrait appeler le double fondateur : Guigues pour Bruno, Hugues de Fosses pour Norbert, Ponce de Layrac pour les Antonins. On a même parlé de l’existence de pseudo-fondateurs. (G. CHAIX et P. VIAL, « Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux. Conclusions », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 807-820, sp. p. 814).

[26] Cf. G. DELLUC, B. DELLUC et J. SECRET, Cadouin, une aventure cistercienne en Périgord, Le Bugue, 1990.

[27] Chez les Antonins, par exemple, les heures canoniales doivent être célébrées partout de la même manière qu’à Saint-Antoine à partir de 1478.

[28] Cf. C. LAURANSON-ROSAZ, « Réseaux aristocratiques et pouvoir monastique dans le Midi aquitain du IXe au XIe siècle », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 353-372.

[29] Sur ce sujet on pourra consulter : G. MICHAUX, « Les nouveaux réseaux monastiques à l’époque moderne », dans Naissance et fonctionnement des réseaux monastiques et canoniaux, op. cit., p. 603-623.

Utilisateurs connectés

Nous avons 150 invités et aucun membre en ligne